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Je suis éditeur, un peu auteur et un rien cinéaste

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J’ai commencé à bâtir ma première maison d’édition, Complexe, à l’âge de vingt et un ans. Et ce catalogue qui m’a tant apporté, c’est évidemment aux auteurs que je le dois, à ceux qui non seulement m’ont fait confiance, mais qui, à mes débuts, m’ont plus d’une fois recommandé à leurs amis. Et si j’ai pu monter, 37 ans plus tard, une nouvelle maison d’édition qui porte mon nom, c’est encore grâce à eux (voir la rubrique « Éditer »). 
Qu’ils en soient chaleureusement remerciés.

Lorsqu’il m’arrive de revisiter le catalogue de Complexe, ma plus grande satisfaction est de constater que de très nombreux livres publiés il y a plus d’un tiers de siècle sont restés vivants, qu’ils ont conservé toute leur « actualité », puisque j’ai pu les republier régulièrement. C’est une ligne que j’ai poursuivie pendant plus de quatre décennies, une « ligne de chemin de fer », pour parler comme Albert Londres, que j’ai aimé tracer.

À l’origine de ma vocation, mon père

Je voudrais profiter de l’occasion, non pas pour retracer mon itinéraire, ce qui serait fastidieux, mais pour raconter l’origine de ma vocation – une manière de rendre en même temps hommage à mon père.
 
Mon père n’était pas un érudit, il avait tout appris par lui-même, sur le tas, acquérant une culture que d’aucuns qualifieraient de bric et de broc, mais tellement vivante ! Amateur d’Histoire et d’histoires, il m’a donné très tôt le goût du roman populaire, du roman historique et puis tout naturellement celui de l’Histoire.

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Je me souviens (je devais avoir une douzaine d’années) d’une discussion entre mon oncle et lui concernant je ne sais plus quelle question relative à la Renaissance. Ils n’étaient pas d’accord. Chacun avançait des arguments que l’autre ne voulait pas entendre. À la fin, de guerre lasse, mon père a lancé : « Mais enfin, tu ne vas pas m’expliquer l’histoire de France à moi ! À moi qui ai lu tout Michel Zévaco ! » Devant cet argument d’autorité suprême, mon oncle est resté sans voix. 

Mon père avait gagné la bataille. Je n’étais pas peu fier...

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Il avait un talent de conteur, et le soir, après le dîner (nous n’avions pas la télévision), il aimait me raconter « ses » romans. Mais en général, une heure après avoir commencé son récit, il s’arrêtait : « Je ne me souviens plus bien de la suite ... » Je ne comprendrai que plus tard qu’il pariait sur ma frustration. Et de fait, celle-ci s’avérerait encore plus forte que ma flemme. 


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Ma curiosité piquée, je n’allais plus m’arrêter de lire. Dans le désordre, bien sûr : Pardaillan et la Baccarat, d’Artagnan et Esméralda, Rocambole et Milady mais aussi Lagardère et la Comtesse de Cagliostro, Jean Valjean et la Fausta, Arsène Lupin et Fleur-de-Marie, Sir Percy Blackeney et enfin Edmond Dantès !

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Comme pour des millions de lecteurs, Le Comte de Monte-Cristo a enchanté le début de mon adolescence. Il ne m’a pas seulement donné le goût de la littérature et de l’histoire : le prisonnier du château d’If m’a ouvert à la politique. Son destin allait me faire saisir, confusément mais sûrement, que l’on pouvait être emprisonné pour des idées... Cette découverte n’a évidemment pas politisé le gamin que j’étais mais, d’une manière diffuse, Dumas m’avait inoculé le soupçon que l’Histoire, ce n’était pas que des histoires ni du tourisme dans le temps. Peu après, avec le chevalier de Capestang, le « Capitan », cet anarchiste de Zévaco allait achever de me convaincre que l’Histoire, c’est aussi de la politique.

À quinze ans, je savais que je voulais devenir éditeur

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Robert Laffont

Que savais-je de ce métier ? Rien. Sinon l’essentiel : qu’il allait faire de ma vie un parcours de rencontres et de découvertes, et qu’il allait me permettre de les offrir en partage.

Cette notion de partage s’est cristallisée lors d’une de mes premières escapades à Paris. Place Saint-Sulpice, je regardais la vitrine des éditions Laffont. Soudain la porte s’ouvre et sort Robert Laffont (je connaissais son visage qui figurait dans le catalogue mensuel auquel j’étais abonné). Il était accompagné d’une jeune femme qui tenait un gros volume dont je n’ai pas pu lire le titre. « C’est un livre que j’ai eu beaucoup de plaisir à publier et je suis heureux de vous l’offrir : je crois qu’il vous touchera. » La jeune femme le remercia et ils s’en allèrent chacun de leur côté. Ce jour-là, je me suis dit que décidément, oui, l’édition serait mon métier : le plaisir de publier ce qu’on aime et le pouvoir le partager…

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Vladimir Dimitrijevic

Un peu plus tard, vers la fin de mes années de lycée, j’ai créé une petite revue littéraire qui s’appelait déjà Complexe (monomanie, quand tu nous tiens...). Cette gazette m’a permis d’entrouvrir une petite porte donnant vue sur la scène éditoriale et de rencontrer certains de ses acteurs. Parmi ceux-ci, Éric Losfeld, l’éditeur le plus

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Éric Losfeld

sympathique que l’on puisse imaginer. Si certains éditeurs, à commencer par Vladimir Dimitrijevic, le créateur de la superbe maison L’Âge d’homme, me donneront le goût du « catalogue à bâtir », Losfeld reste pour moi emblématique du « plaisir d’éditer ». J’allais quelques fois le voir dans sa boutique de la rue de Verneuil où tout un chacun pouvait le rencontrer, lui parler et lui faire perdre son temps. Cette inconcevable disponibilité s’expliquait par l’envie qu’il avait de faire goûter ses productions.
 Quelle belle gourmandise dans son sourire quand, avec le geste du grand cuisinier qui présente un plat dont il a inventé la recette, il tendait un volume à son visiteur.

Le temps a passé

Je suis devenu éditeur. Deux ans plus tard, Danielle Vincken s’est associée avec moi et a dirigée la partie commerciale et administrative de l’entreprise. Il n’est pas exagéré de dire qu’elle fut pour beaucoup dans la longue survie de la maison.
Le métier s’est avéré moins ludique que je ne l’avais cru, mais plus stimulant que je ne l’aurais espéré. Chaque livre m’ouvrait une fenêtre sur le monde : le monde d’aujourd’hui dont les racines nous relient au monde d’hier ; le monde d’hier, que l’on essaie de comprendre à la lumière de ce que l’on sait aujourd’hui ; le monde des autres, que nous avons tant de difficultés à appréhender ; le monde de l’ailleurs que nous ne visiterons peut-être jamais, et que nous découvrons par les yeux de celui qui a voyagé.


Plus de quarante ans après et 1 350 livres plus tard, ce métier me garde toute sa force d’excitation : être éditeur en ces matières, me donne le sentiment d’assister de près au grand dessein de l’interprétation du monde, toujours recommencée...

Un parcours constellé de complicités

Voir la rubrique « Éditer »

Et depuis, un film

Depuis, en 2014, après plusieurs voyages au Rwanda, j’ai eu le privilège, de pouvoir réaliser (en collaboration avec Benoît Dervaux) un projet qui me tenait à cœur depuis longtemps : un film consacré à la situation des femmes tutsi, rescapées du génocide de 1994.(Voir la rubrique « Rwanda, les viols (film) ».

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